De la fouille au film : raconter Erbil avec un smartphone

Par Georges Mouamar et Christian Dury

Comment raconter une cité vieille de plusieurs millénaires avec un smartphone pour seule caméra ? À partir de cette expérience de tournage menée au cœur d’un patrimoine mondial de l’UNESCO à Erbil (Kurdistan irakien), ce billet revient sur la réalisation d’un documentaire consacré aux recherches de la Mission archéologique française à Erbil (MAFE). Filmer les fouilles, donner la parole aux archéologues, montrer les découvertes au moment où elles apparaissent : une manière de faire découvrir l’archéologie autrement, tout en interrogeant l’avenir de ces vestiges.

Filmer l’archéologie à hauteur d’homme : réaliser un documentaire à Erbil avec un smartphone.

En octobre 2025, pendant une semaine, Christian Dury (CNRS, Maison des Sciences sociales et des Humanités Lyon St-Étienne) a suivi la mission archéologique française et internationale menée à Erbil, au Kurdistan irakien, avec une « contrainte » volontaire : réaliser l’intégralité du tournage avec un iPhone comme unique caméra, complété par quelques images aériennes réalisées au drone. Un choix qui peut sembler paradoxal pour un film documentaire consacré à un chantier archéologique, mais qui répondait à une volonté simple : disposer d’un outil léger, discret et immédiatement disponible pour rester au plus près des chercheurs, de leurs gestes et de leur quotidien. En une semaine de tournage, près de 147 Go de données vidéo ont ainsi été enregistrés avec le smartphone

Interview sur site (crédits S. Bouzid, Archéorient)

Filmer le chantier, mais surtout ceux qui le font vivre

Avant de partir, un scénario a été écrit, abordant différentes étapes du film avec des rencontres et des déplacements sur le terrain. Interviews de personnalités et de responsables présents à Erbil lors de cette semaine d’octobre 2025, visites des différents lieux de fouilles, découverte des secteurs explorés par les archéologues, observation des méthodes de travail : la caméra a accompagné la mission en étant au cœur de l’équipe scientifique. Une partie importante du film s’est aussi construite au rythme des longues journées passées avec les archéologues, sous la lumière et la chaleur encore douces de cette période.

Le smartphone permettait de passer rapidement d’une interview à une scène de fouille, d’un détail archéologique à un plan d’ambiance, sans interrompre le travail des équipes. Cette proximité a également favorisé une forme de spontanéité dans les échanges. Le film ne cherche donc pas seulement à montrer des vestiges : il donne à voir une archéologie en train de se faire, avec ses gestes, ses discussions, ses interrogations et ses découvertes au fil des journées, avec les appels à la prière en toile de fond, de l’aube au coucher de soleil.

De la matière brute à une histoire : raconter une journée de travail du lever au coucher du soleil

Le tournage n’était pourtant que le début du travail. Très vite, une question s’est posée : quelle histoire raconter à partir de cette abondance d’images ? Les échanges avec Georges Mouamar (CNRS, Archéorient), responsable de la mission, ont joué un rôle essentiel dans cette étape. Il ne s’agissait pas simplement de recueillir des informations scientifiques, mais de construire ensemble un récit capable de transmettre la complexité du site à un public qui n’est pas nécessairement spécialiste de l’archéologie. Un fil narratif a progressivement été identifié : celui d’une journée sur un chantier de fouille au rythme des différents appels à la prière. Quelques chapitres ponctuent le récit en plusieurs mouvements : le défi archéologique des différents lieux de fouille, puis l’aventure collective de la mission et, enfin, la perspective d’un héritage partagé et d’une future mise en valeur du site.

Écran logiciel de montage

Cette structure a ensuite guidé l’écriture du texte de la voix off. Celui-ci devait apporter les éléments nécessaires à la compréhension du site sans recouvrir les images et les paroles des chercheurs. Il fallait trouver un équilibre entre vulgarisation scientifique, récit documentaire et dimension sensible (faire ressentir au spectateur, par l’image et le son, l’émotion de ce travail collectif, au-delà de la simple narration), afin que la citadelle apparaisse non comme un simple objet archéologique, mais comme une ville vivante dont les traces continuent d’être découvertes.

Du terrain aux images aériennes

Les images tournées au smartphone ont été complétées par des plans de drone, indispensables pour rendre perceptible l’échelle du site et la relation entre l’intérieur de la citadelle, les fortifications et la ville basse. Ce travail a été réalisé en collaboration avec des collègues dronistes (Yanal Mokdad et Ayar Rasoo). Certaines séquences ont ensuite été enrichies en postproduction grâce au tracking 3D dans le logiciel After Effects permettant notamment d’intégrer des informations graphiques et de mieux situer dans l’espace les lieux des fouilles.

Le contraste entre les images très proches du terrain – mains qui fouillent, objets, gestes, visages – et les vues aériennes permet de faire varier les échelles du récit : passer de la trace archéologique à la ville, du détail à la perspective historique.

Une réalisation collective

Comme un chantier de fouille, la réalisation du film est loin d’être un travail solitaire. Elle s’est construite avec le responsable de la mission, mais aussi avec différents collaborateurs techniques et artistiques.

La musique a notamment été travaillée avec un musicien présent à Erbil (Farid Elhami, musique traditionnelle kurde). Elle devait accompagner le film sans créer une vision exotisante du Kurdistan irakien : trouver une identité sonore adaptée au récit était donc un véritable travail de composition et d’ajustement avec les images. La voix off, quant à elle, a été enregistrée en France, dans le studio de la MSH Lyon Saint-Étienne, une fois le montage suffisamment avancé pour que le texte, le rythme et les images puissent dialoguer.

L’enregistrement a constitué une nouvelle étape dans la construction du film : une voix donne un rythme et une tonalité au récit et oblige à revenir sur les formulations, les transitions et parfois même sur le montage. 6 versions du montage ont été nécessaires pour articuler une trame satisfaisante.

Traduire et transmettre

Enfin, le film avait vocation à dépasser le seul public francophone. Une dernière étape importante a donc consisté à réaliser les traductions et les sous-titres en anglais et en kurde. Ce travail ne relève pas uniquement de la traduction littérale : il s’agit aussi de rendre accessibles les termes scientifiques, les noms de lieux et les concepts mobilisés dans le film, tout en conservant le rythme et le sens du récit.

Au terme de ce processus, les quelque 147 Go d’images enregistrées en une semaine avec un simple smartphone sont devenus un film de 13 minutes. Entre le premier plan tourné à Erbil et la version finale, le projet sera ainsi passé par plusieurs étapes : d’abord collecte d’images, puis écriture, montage, création sonore, travail graphique, enregistrement de la voix, traduction et sous-titrage

Filmer une fouille archéologique, c’est finalement aussi fouiller ses propres images.

De même que les archéologues travaillent couche après couche pour faire émerger une histoire à partir de traces dispersées, le montage consiste à sélectionner, assembler et interpréter une matière brute pour faire apparaître un récit. Chaque soir, les équipes scientifiques rentraient à l’Ifpo (Institut français du Proche-Orient), au cœur de la citadelle. Chacun s’occupait à inventorier, répertorier, indexer l’ensemble de ses trouvailles de la journée. Il en allait de même pour le tournage : jour après jour, il fallait classer ses rushs par lieu de prise de vue et par thématique.

L’essentiel des tâches s’est ensuite joué dans un travail d’écriture en lien avec les rushs de tournage pour transformer une expérience de terrain en une histoire partageable.
L’idée était de construire un film court (une dizaine de minutes) pour montrer ce qui se découvre aujourd’hui sous le sol d’Erbil, tout en ouvrant une fenêtre sur cette mémoire enfouie et ce qu’elle pourra devenir demain : un parc archéologique vivant, partagé par tous.
Au-delà de la réalisation elle-même, ce film cherche avant tout à rendre visibles les recherches menées par la Mission archéologique française à Erbil (MAFE). Les fouilles ne constituent pas une fin en soi : elles permettent de documenter, de comprendre et de transmettre l’histoire de la citadelle, tout en participant à une réflexion plus large sur la manière de faire de ces espaces archéologiques des lieux accessibles, vivants et partagés avec le public.

Le chantier archéologique à Erbil (crédits : C.Dury, MSH Lyon St-Étienne)

Le film montre également une autre dimension, moins visible dans les publications scientifiques : la dimension humaine de la recherche. Une mission archéologique est avant tout une expérience humaine et collective, faite de collaborations, de discussions, de découvertes partagées, mais aussi de moments de vie quotidienne. À Erbil, le travail de la mission repose sur les échanges entre archéologues français et leurs collègues kurdes, ainsi que sur les liens qui se construisent progressivement au fil des campagnes. La citadelle et les locaux de l’Ifpo deviennent ainsi des espaces de rencontre, de travail et de transmission, où se croisent des parcours, des compétences et des expériences différentes.

C’est aussi cette dimension collective que le film cherche à restituer : derrière les fouilles, les objets et les données scientifiques, il y a des femmes et des hommes qui travaillent ensemble, apprennent les uns des autres et construisent, au fil des campagnes, une histoire commune de la recherche archéologique à Erbil.

Ainsi, le film ne raconte pas seulement ce que les archéologues découvrent sous leurs pieds. Il montre aussi comment, à partir de ces découvertes, une réflexion se construit sur l’avenir de la citadelle : comment passer du chantier archéologique à un patrimoine compris, préservé et accessible à tous, sans perdre la mémoire du lieu ni la richesse des recherches qui permettent de la faire émerger.

Voir le film (13min)
Version française : https://25images.msh-lse.fr/portails/erbil-citadelle-fr/

Version anglaise : https://25images.msh-lse.fr/portails/erbil-citadel-eng/
Version kurde : https://25images.msh-lse.fr/portails/erbil-kurd/
(en cours de préparation)

Equipe scientifique 2025
Georges MOUAMAR – Directeur, Archéologue, Chargé de recherche, Laboratoire Archéorient (CNRS / Université Lumière Lyon 2)
Ali OTHMAN – Archéologue, superviseur des fouilles, Conservateur du patrimoine, Chercheur associé, Penn Museum, University of Pennsylvania
Kévin SALESSE – Anthropologue, Department of Anthropology, Faculty of Science, Masaryk University, Brno, Laboratoire Archéosciences, Bordeaux
Carole ROCHE-HAWLEY – Épigraphiste, Directrice scientifique, Département d’archéologie et d’histoire de l’Antiquité, Ifpo
Nader BABIKER – Directeur des Antiquités d’Erbil
Hezha ZAYER MOHAMMED – Archéologue, HCECR
Omar MAHMOUD – Archéologue, superviseur des fouilles, Responsable de l’Unité Archéologique, Scientific Research Center, Soran University
Inès KEUTER – Doctorante, EPHE, laboratoire Orient & Méditerranée
Simon BRELAUD – Historien, responsable de la période sassanide et du début de l’Islam, Chercheur MEAE, responsable Ifpo-Erbil
Theo DALDALIAN – Doctorant, Sorbonne Université, Laboratoire Orient & Méditerranée
Nolwenn GUEDEAU – Céramologue, période islamique, Université d’Aix-Marseille / Rheinische Friedrich-Wilhelms-Universität Bonn
Fateh REBAR – KCAC, Erbil
Ayar RASOOL – KCAC, Erbil
Yann BRAEM – Consul général de France à Erbil
Yanal ALMOKDAD – Levés topographiques et photogrammétriques, Université Libanaise, Beyrouth
Sofiane BOUZID – Ingénieur en science des données, Laboratoire Archéorient (CNRS / Université Lumière Lyon 2)
Rawen DYARI MAJID – Étudiante, Département d’archéologie, Université de Salahaddin, Erbil
Zahra M. QASSAB – Étudiante, Département d’archéologie, Université de Salahaddin, Erbil

Christian Dury

Le 01/10/2026