Du laboratoire au pop-corn, quels parcours de diffusion ?

Retour sur les journée annuelle du 5 au 6 octobre 2026 à la Maison des Sciences de l’Homme de Montpellier (MSH SUD)

Table ronde : lumière sur la recherche, quand les films sortent de l’ombre

Retour sur une discussion riche entre les chercheuses et les chercheurs, les réalisatrices et les réalisateurs et les responsables de la diffusion.

Le film de recherche, une œuvre inachevée sans diffusion ?

Animée par Christian Dury (CNRS, MSH Lyon St-Étienne, RUSHS), cette table ronde a exploré une question centrale : la diffusion est-elle l’aboutissement nécessaire d’un film de recherche ? Entre laboratoires, festivals, plateformes numériques et salles obscures, les cheminements des films scientifiques sont multiples, mais souvent semés d’embûches.

Cette table ronde s’articule autour de profils variés qui représentent parfaitement l’esprit RUSHS (par ordre alphabétique).

Olivier Bories, maître de conférences en géographie-aménagement, « Géographe filmeur » et réalisateur de films de recherche, responsable et organisateur des séminaires Sociétés Images et Sons (SIS), co-directeur de la revue « Écrire en films », (ENSFEA, UMR CNRS 5193 LISST).

Emmanuelle Corne, auteure et photographe à la Fondation des MSH, membre du comité éditorial de la chaîne Focales sur Canal U.

Jeanne Drouet, en visioconférence, ingénieure en méthode visuelle, MSH Bretagne.

Violeta Ramirez, en visioconférence, maîtresse de conférences en anthropologie à l’université de Côte d’Azur (LAPCOS) et réalisatrice.

Alexia Vanhée, déléguée artistique du Festival international Jean Rouch.

La discussion a révélé des tensions, des défis, mais aussi des pistes concrètes pour donner une seconde vie aux films après leur montage.

5 temps forts de la discussion

De gauche à droite : Emmanuelle Corne (FMSH), Olivier Bories (ENSFEA/LISST), Alexia Vanhée (Festival Jean Rouch) et Christian Dury (RUSHS). Photo : MSH SUD

1- Sortir du laboratoire : pourquoi est-ce si difficile ?

Pourquoi les films de recherche peinent-ils à quitter leur cercle de production ? Jeanne Drouet a souligné que tous les films SHS ne sont pas destinés à être autonomes : certains restent des outils de recherche internes, des matériaux ou des supports pour établir le dialogue avec les personnes rencontrées au cours de l’enquête… Pour les autres films, la question du spectateur doit être pensée dès l’écriture. Quant à la question de la diffusion, elle exige une connaissance fine de l’écosystème du film documentaire. Si les réalisateurs ou réalisatrices en SHS peinent parfois à la prévoir, c’est qu’il s’agit de métiers à part entière (producteurs/distributeurs/diffuseurs).

Violeta Ramirez a partagé son expérience : « La réflexion sur la diffusion est venue après l’écriture et le montage du film. N’ayant pas de maison de production, la diffusion s’est improvisée sur le tas, en fonction des voies qui s’ouvraient au film et à la suite du travail de communication que j’ai fourni : prise de contact avec la presse, des organisations sociales, des acteurs du territoire, etc. »  Elle a ajouté « Pour l’écriture du film, j’ai pris en compte les retours de différents publics : d’abord les collègues, puis les enquêtés, puis les professionnels du cinéma, et enfin le grand public. » Un processus long qui peut aussi être épuisant.

Emmanuelle Corne a expliqué que la sélection des films sur la chaîne Focales repose d’abord sur leur adéquation avec une question de recherche. Olivier Bories a défendu l’idée que le cinéma permet une expérience sensible de l’altérité, là où un colloque scientifique reste un « espace de transit » entre pairs. « Le cinéma est un lieu où l’on donne la parole, pas où l’on la prend. » Le festival ouvre ainsi à d’autres regards et nourrit la manière de faire de la recherche.

Pour Alexia Vanhée, le festival est une conjonction de plusieurs regards qui favorise la rencontre et le dialogue. Beaucoup de documentaires ne participent pas à des festivals ou ne sont pas diffusés sur des médias nationaux. Le festival peut ainsi constituer un tremplin et améliorer le référencement des films.

On demande souvent au film de faire simultanément de la science, de la médiation, de la communication et du cinéma. Un piège ? Pour Jeanne Drouet, il ne faut effectivement pas tout vouloir faire en même temps. La clé consiste à définir l’objectif principal de la production audiovisuelle — film de recherche, support de médiation, etc. — et à s’entourer des personnes compétentes pour l’atteindre.

2- Un film, plusieurs vies : adapter ou multiplier les publics ?

Un film n’a pas qu’un seul public, ni qu’un seul mode de diffusion. Pour Violeta Ramirez, son film « Transition sous tension » a connu des réceptions différentes selon les publics. Dans le milieu académique, l’apport se focalisait sur l’appréciation de la démarche filmique et scientifique. Du côté de la militance, il y avait une attente d’un positionnement marqué, souvent source de déception. Et pour le grand public, la compréhension était variable selon le contexte.

Jeanne Drouet rappelle que certains films sont conçus pour un public précis, tandis que d’autres voient leur cible s’affiner au fil de la réalisation (ex. : « Les filles, c’est fait pour faire l’amour », distribué en festivals et à la TV, a ainsi progressivement touché des publics éloignés du cinéma).

Olivier Bories cite une formule de Jean Rouch : « Je fais d’abord des films pour moi, ensuite pour celles et ceux que j’ai filmés, puis pour celles et ceux qui veulent bien les regarder. »

Faut-il fabriquer un film pour un public, ou un film capable d’en rencontrer plusieurs ?

La réponse est unanime autour de la table ronde : ni l’un ni l’autre exclusivement. Un film peut naître d’une intention personnelle ou scientifique, mais sa rencontre avec différents publics enrichit sa portée.

De gauche à droite : Emmanuelle Corne, Céline Ferlita (RUSHS), Olivier Bories, Alexia Vanhée et Christian Dury. Photo © MSH SUD

3- Le festival : consécration ou détour ?

Alexia Vanhée a partagé des chiffres concernant le Festival Jean Rouch : en 2025, 890 films ont été reçus, dont 75 réalisés par des scientifiques, pour seulement 30 films sélectionnés, dont 6 réalisés par des scientifiques.

Les bénéfices d’un festival pour la science et comme pour le cinéma résident dans la visibilité au-delà du cercle immédiat, le référencement — par exemple sur la plateforme https://www.film-documentaire.fr/ — et le réseautage avec la profession de la diffusion.

Mais un festival n’est pas la seule voie. Olivier Bories rappelle que des séminaires comme celui qu’il organise : Sociétés Images et Sons (23 ans d’existence !) créent aussi des espaces de diffusion hors des sentiers battus.

4- Le public : celui qu’on imaginait… et celui qui arrive

Pour Olivier Bories : « Après une projection, advient le silence. Puis les lumières. Puis les discussions. C’est là que se dévoilent l’intention de la recherche et sa réception. » Violeta Ramirez rappelle que les réactions du public peuvent aussi modifier la perception que la réalisatrice a de son propre travail. « C’est tout l’intérêt de faire des films : avoir un retour sur notre analyse. »

L’accompagnement des films est donc crucial, pour rencontrer les publics. C’est une autre étape de la recherche qui a besoin d’être financée. Jeanne Drouet insiste sur ce point, puis sur l’importance d’être d’abord spectateur ou spectatrice de documentaires : « L’une des meilleures écoles pour réaliser, c’est d’être d’abord spectateur. »

5- Faut-il vraiment chercher à être partout ?

Un jeu « D’accord / Pas d’accord » a clos la discussion :

1- « Un film qui n’est pas vu est un film raté. »
Jeanne Drouet : « Non, c’est un film qui dort. Il faut le réveiller ! »

2.- « Il vaut mieux 500 spectateurs qui regardent vraiment le film que 50 000 vues rapides. »
Olivier Bories : « Il vaut mieux 5 spectateurs… La qualité se mesure à la qualité des réactions qu’il provoque, pas à la quantité des vues qu’il déclenche. »
La diffusion, c’est un métier. Alexia Vanhée conseille de cartographier les festivals adaptés à son film en lien avec le réseau EASI, de penser aux médiathèques — un haut lieu de diffusion méconnu — et de référencer son film sur https://www.film-documentaire.fr/.

Créer les conditions de la rencontre

Christian Dury a résumé l’enjeu : «un film ne possède pas un seul moment de diffusion, ni même un seul public. Il peut avoir plusieurs vies : dans un laboratoire, une salle, un festival, sur une plateforme, dans une salle de classe… Le véritable défi n’est pas seulement de produire des images de recherche, mais de créer les conditions pour qu’elles puissent rencontrer quelqu’un. »

RUSHS, en tant que réseau, a un rôle clé à jouer pour partager des bonnes pratiques (en lien par exemple avec la chaîne Focales ou les plateformes Audio-Visio du Réseau national des MSH ou le réseau EASI).

Facilitation graphique © Elia Antonsanti
Facilitation graphique © Elia Antonsanti

Retours d’expériences

Les journées se sont ensuite focalisées autour de projets de diffusion spécifiques.

Ciné-sciences et diverses manières de lier cinéma et médiation scientifique avec Vanessa Cusimano (Chargée de communication / CNRS Rhône Auvergne).

Vanessa mobilise le film (long métrage de fiction) dans le cadre d’actions de médiation scientifiques afin de faire naître des discussions autour des notions scientifiques qui sous-tendent le scénario.
Le film est projeté et différentes méthodes peuvent être utilisées pour commenter : le scientific dating, la discussion après la projection, le « stop & play » (on s’arrête à chaque fois que nécessaire pour expliquer, et décrypter en direct, cela nécessite un régisseur, une scénographie et un conducteur pour tenir le timing, c’est un peu compliqué), ou encore la diffusion d’extraits commentés…
Pour tenir une bonne intervention, se posent quelques questions :

  • Trouver la bonne combinaison entre l’œuvre et le sujet de recherche
  • Choisir entre VO ou VF ?
  • Définir les conditions de projection ?
  • Anticiper les aspects juridiques qui peuvent s’avérer être compliqués à gérer :
    o Prévoir un contrat ou facture avec les sociétés de production,
    o Le plus simple est souvent de ne pas demander
    o « L’exception pédagogique » ne fonctionne pas dans le cadre d’une action de médiation
    o Si on utilise des extraits il ne faut pas « dénaturer l’œuvre », cette notion reste subjective
    o La citation gratuite autorisée pour moins de 2min, à condition de mentionner intégralement l’œuvre
    o Il ne faut pas diffamer
    o Et l’évènement doit être gratuit
    o L’affiche du film est, elle aussi, soumise au droit d’auteur
Présentation de Fabian Levêque © RUSHS

Sensibiliser aux effets de l’urbanisation par son film de thèse avec Fabian Lévêque (Laboratoire Triangle, Lyon).

Fabien a mobilisé le film (« En terres battues », documentaire, 20min) pour structurer son travail de recherche dans le cadre de sa thèse.
Il a réalisé des entretiens avec les habitants du plateau de Saclay mobilisés contre l’urbanisation. Par le film il a documenté la transformation d’un environnement à l’œuvre, la disparition d’un espace agricole.
Il a travaillé ses entretiens filmés pour réfléchir à l’intention dans ses images. Il a, en particulier, travaillé la séquence d’ouverture pour sensibiliser à l’urbanisation en utilisant les contrastes entre terres agricoles et terres construites.
Ce travail devient un film-manifeste qui traduit les dégradations environnementales et l’apparition des nouveaux paysages sonores en contraste avec la disparition du paysage agricole.
Et puis de nouvelles questions surgissent : Comment un film est perçu dans un travail de thèse ? La question est plutôt de savoir comment agencer le film et la thèse en termes de présentation et devant quel public ? Fabien se présente comme un chercheur qui a fait un film.

Présentation de la revue « Écrire en films » par Olivier Bories du Laboratoire Interdisciplinaire Solidarités, Sociétés, Territoires (LISST) à Toulouse.

Olivier nous présente le projet d’une nouvelle revue en films. Les films seraient ceux des chercheurs ou de duos science/réalisation
Il n’existe pas, pour l’instant, de revue en film équivalente en France. Aux États-Unis, la revue JOVE qui publie des protocoles scientifiques en vidéo. Il n’y aura pas ou peu de texte accompagnant le film. Une évaluation par les paires est prévue, dont les modalités sont encore à préciser.
Pour le moment, la grille d’évaluation pourrait contenir les items suivants : synopsis, note d’intention, dispositif, qualité filmique, adéquation au contenu scientifique… Olivier insiste sur le fait que cette revue veut faire reconnaître l’objet film. Pour des chercheurs et par rapport au travaux classiques, il estime que cette pratique relèverait d’une forme de liberté, loin des guichets évaluatifs. L’éditeur de la revue serait l’université Toulouse Jean Jaurès. La diffusion se fera via INTERFAS. Le premier appel sera lancé en 2027 et nécessitera un contrat de diffusion.
L’idée ici est de faire science avec le sensible. La revue créera un écosystème légitime de diffusion des films de recherche en lien avec la chaîne Canal U Focales et la revue française des méthodes visuelles.
Se posent désormais les questions de la pérennisation de l’accès, de l’enjeu écologique du stockage multiple et de la politique du choix de lieu de stockage.

La voix off d’une photographe avec une performance d’Emmanuelle Corne, de la Mission Médias & Sciences de la Fondation Maison des sciences de l’homme.

Inspirée du Live magazine, Emmanuelle nous propose une incarnation en direct de son travail photographique en mettant en voix, elle -même, ses images. Avec ses mots, elle décrit son projet, ses enjeux, ses questions de méthodes visuelles, ses interrogations éthiques et sensibles, ainsi que toutes celles qui accompagnent une personne faiseuse d’images en terrain sensible.

Facilitation graphique par Pierre-Olivier Gaumin, MSH SUD

Ressources et liens utiles

    Christian Dury

    Le 27/10/2026